Une minute (ou deux) pour...

Capsules vidéos courtes géographiquement limitées à diffusion restreinte.

14 novembre 2007

Trouver l'issue

Miroir, mon beau miroir, dis-moi comment j'étais au mois de mai? Ce soir, c'est cinéma. Mais pas pour n'importe quelle séance. La mienne. Celle de ma vie. Celle d'un mois de mai où je n'étais pas encore entré en chambre stérile pour y recevoir ma chimiothérapie à haute dose, suivie de mon autogreffe de cellules souches. Car ce soir, dans le cadre des 10e rencontres internationales du documentaire de Montréal, c'est ma vie à moi qui s'affiche sur le grand écran. Seules quelques personnes étaient au courant : en mai dernier j'avais accepté d'être le sujet d'un documentaire réalisé par Eric Deschênes, un ami de Muriel. Tous deux ont étudié cette année à l'INIS, l'Institut national de l'image et du son, à Montréal. Et dans le cadre de leur formation, ils devaient réaliser un docu avec pour consigne de rendre compte d'"une journée particulière". Cette journée, ce fut la mienne. Les dernières 24 heures avant de partir m'enfermer pour un mois dans cette chambre sensée me protéger des agressions extérieures.

Capture_1Pour ma part, j'avais déjà eu l'occasion de visionner le film, car Eric était passé me le porter sur dvd quelques jours auparavant. Nous l'avions regardé, papa, Thomas et moi. Papa et moi n'avions pu retenir nos larmes. Difficile de voir resurgir ces moments d'attente... et ces moments d'espoir aussi. Car à l'époque, je m'embarquais dans une aventure qui devait normalement me conduire vers la guérison. L'été ne devait être qu'insouciance, enfin débarrassé de cette saloperie.

Mais en ce venteux mercredi soir de novembre, ni Annie ni Jo, qui nous a fait la surprise de nous rejoindre, ne savent ce qu'elles vont découvrir à l'écran. Dans la salle de la Grande bibliothèque , quelque trois ou quatre-cents personnes ont pris place. La séance commence. En tout, six films sont à l'affiche. "Mon" doc passe en quatrième. Auparavant, nous avons ainsi droit, dans l'ordre, à une vieille dame qui dédicace le roman de sa vie, une auteure libanaise qui vient à Montréal pour présenter sa  pièce de théâtre, et enfin l'assermentation d'un jeune autochtone, premier membre d'une nation jamais élu au Parlement de Québec. Et puis vint l'"Issue". Tel est le nom qu'Eric et son équipe avaient donné à leur bébé. Sept minutes d'images et de silences. C'est court. Et c'est aussi très long. Bien assez long quand on se revoit soudain avec 20 kilos en plus, le crâne dénudé, le visage gonflé par la cortisone. J'évoque à un moment ce "coup de grâce" que l'on s'apprête à me donner pour terrasser la bête. J'y crois. J'ai peur, mais j'y crois. Je prépare mon sac, annonce à papa via le microcasque branché sur Internet que c'est pour le lendemain. Maman, elle, est à mes côtés. Tout comme Annie d'ailleurs. Mais on ne les voit pas. C'était l'une des conditions que nous avions posé à Éric et son équipe. Ce qu'il avait d'ailleurs fort bien compris.

Capture_3Sept minutes plus tard. Fin de la projection. Applaudissements moins nourris que pour les trois précédents films. Le sujet est il est vrai plus grave et se prête moins à une débauche de gesticulations hystériques. Sur la scène, trois "professionnels de la profession", juges d'un soir, donnent leur avis sur le film, argumentent sur la forme et le fond. Eric est là aussi pour leur répondre au micro.

Ô combien Annie et moi ne la voulions cette question... Mais elle est venue. Immanquablement. Forcément. "Et comment va Pablo?" s'interroge le directeur du festival de docus de Nyons, en Suisse - en référence à l'un des personnages de mes capsules vidéos que l'on entr'aperçoit au tout début du doc. « Il cherche encore l’issue », répond Éric, visiblement très ému. Je ne lui avais pas explicitement demandé de ne pas me mettre ce soir sur le devant de la scène. Je le sens mal à l'aise de m'exposer à la foule, moi qui au départ lui avait dit que je n'assisterai probablement pas à la projection. Il dit alors simplement que je suis dans la salle. Difficile pour moi pourtant de ne pas me manifester. Je lève alors simplement le bras, et reste assis. Ce qui n’empêche pas tous les regards de converger vers moi. Et BAM!.. Les applaudissements éclatent.  Bordel, on n’avait pas besoin de ça.

Nous partirons finalement avant la fin de la projection du dernier film. Histoire d'éviter de se retrouver dans une situation embarrassante. Sur le chemin vers la sortie, trois personnes me prennent la main et me souhaitent bonne chance. Simplement. Chaleureusement. On arrive dehors. Et on se sent seuls. Je les hais ces moments où j’ai l’impression d’être dans une classe à part. De voir dans les yeux des autres leur impuissance face à la maladie. J'ai alors le sentiment d'être en dehors de la société. Chacun ce soir, à l'issue de cette projection, repartira chez lui avec le sentiment d'avoir vécu des émotions. Peut-être même certains reparleront-ils de ce documentaire où l'on voit ce jeune Français livrer bataille contre son cancer. Et la jeune femme brune à ses côtés, c'est sa compagne? Ouach... ça doit pas êt'facile dis-donc... Et puis ça s'arrêtera là. Certainement aussi ont-ils leurs propres problèmes. Avec les chiffres effarants de l'incidence de cancers dans nos sociétés, peut-être même certains spectateurs livrent-ils eux aussi le même combat que moi. Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que de retour à la maison, pour Annie et moi, la situation n'a pas changé. Pablo cherche encore cette issue si difficile à débusquer.

L’Issue
Éric Deschênes, réalisateur, Muriel Béasse, scénariste, Bachir Boumediene, producteur
En diffusion sur ce blog à compter du 28 novembre.

Posté par benbef à 02:22 - Commentaires [18] - Permalien [#]

Commentaires

    La bise.

    Posté par osteolala, 19 novembre 2007 à 14:28
  • Tu écris bien...
    Cela devait etre un moment étrange, mélangé.
    Continu d'écrire, cela te raproche des gens qui sont plus loin. Je t'embrasse d'une force...!!

    Posté par GUIOM, 19 novembre 2007 à 18:57
  • je tape un truc je l'efface, je retape un truc je le re-efface... Bref finalement je dirais juste comme Osteolada : Bises.

    Posté par boreale, 20 novembre 2007 à 07:32
  • ...Bises.

    Posté par Sweety, 20 novembre 2007 à 10:06
  • Je pense bien à vous tous !
    Comme l'a dit Guiom, tu as très bien décrit ce moment. Ton écriture donnait l'impression d'être avec vous 3 dans cette salle.
    Keep the fighting !!! (Ah Jaja Fighting !!!!)(c'est un cri de victoire coréen vu dans la série coréenne "Full house" : il faut le dire très très fort en levant le poing en l'air !)
    Biz
    Virginie

    Posté par calissou, 21 novembre 2007 à 01:54
  • Juste qu'on pense à toi ici !
    Bises

    Posté par terf, 21 novembre 2007 à 12:41
  • effectivement, un moment surement trés particulier à vivre. Bises

    Posté par Eva, 21 novembre 2007 à 14:04
  • comme boréale je tourne mes mots dans tous les sens depuis que j'ai lu ce texte sur le court métrage... Alors faisons simple : CROIRE, SE BATTRE ENCORE, TOUJOURS !
    Enormes bises de France à vous 3 !
    Céline

    Posté par céline, 21 novembre 2007 à 14:07
  • !?!

    En fait comme d'autres je suis restée quelques jours sans arriver à poster un comm'.... Moi aussi j'écris, j'efface, je reformule.... Et ce soir juste envie de te dire que je suis de tout coeur avec toi, avec vous....Courage! Biz à tous les 3

    Posté par Sabine, 21 novembre 2007 à 15:47
  • Tribu

    Tout pareil que les aut' gens....
    Pas facile d'écrire...
    Mais sinon, oui t'es dans une classe à part : celle des amis...
    Un sacré clan, une chouette familia...

    Posté par sandie, 23 novembre 2007 à 07:51
  • Bises.

    Posté par maud, 24 novembre 2007 à 11:20
  • Une petite pensée en passant...
    Donne des nouvelles et courage ! Ici on pense à toi même si on ne se connait pas.
    Bises à toutes la famille.

    Posté par Lorenette, 27 novembre 2007 à 07:07
  • Des nouvelles ???

    Bises à toutes ta famille!

    Posté par terf, 28 novembre 2007 à 06:10
  • La tribu s'inquiète

    Mon cayon,
    Rien de neuf sur ta 'Minute pour' depuis ton post du 14/11. Comme beaucoup, avec Pit, on a lu, relu et puis finalement... on n'est arrivé à mettre aucun commentaire. Page blanche, quoi...
    Tu disais que tu allais mettre en ligne le documentaire d'Éric Deschênes et Muriel Béasse à partir du 28/11. Comme on est le 29 et que rien n'a bougé, ça me décide à t'écrire... Parce qu'on est inquiets. Vachement inquiets. Et puis on se sent impuissants, t'as raison, tu dis que tu le vois dans les yeux des gens, c'est tout à fait ça. On aimerait tellement pouvoir faire quelque chose.
    On vous embrasse.

    Posté par pouchotte, 29 novembre 2007 à 08:53
  • Boule de Qi

    Ben, Annie on s'arrête fréquemment pour penser à vous deux, on vous enveloppe d'énergie... je sais, c'est bien ésotérique tout cela, mais lutter devant l'impuissance... et une certaine réserve, celle de dire "courage" alors que l'on n'est que spectateur.
    Allez, grosse boule de Qi!
    Bise à vous deux.

    Posté par Inge&Jens, 29 novembre 2007 à 21:43
  • Une pensée pour vous...
    Il y a beaucoup de jours sans nouvelles de toi, je suis inquiète,( comme a dit pouchotte dans son post)...
    Je suis de tout coeur avec toi et ta famille.
    Je vous embrasse.

    Posté par Sweety, 30 novembre 2007 à 06:38
  • Nouvelles de Ben + courriel

    Bonjour à tous,

    Benoit a décidé dernièrement de concentrer ses énergies dans sa guérison. Cette guérison nécessite du repos. La mise à jour de son blog devient par conséquent moins facile. Toutefois, Benoit et sa femme m'ont demandé de relayer vos encouragements via mon courriel : pascalvignon@videotron.ca

    Une lettre d'information permettra à ceux qui m'ont donné leur courriel d'avoir ainsi des nouvelles régulièrement.

    A bientôt

    Pascal

    Posté par Pascal, 01 décembre 2007 à 13:59
  • Force

    Ben, Annie, Nous pensons fort a vous!
    La vie nous fait parfois des cadeaux, continuez a vous battre et a y croire! On est de tout coeur avec vous! Gros bisous.

    Posté par Les Suisses, 04 décembre 2007 à 16:01

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